Pauvres journalistes congolais

                                                            photo Christophe Raynaud De Lage

Ceci vaut une sonnette d’alarme: le journaliste congolais est en péril côté conditions de travail. A Kinshasa ça va encore un peu parce que c’est la capitale. Mais venez voir en province le genre de journalistes et de maisons de presse que nous avons: pauvres jusqu’au sous-vêtements! Je sais de quoi je parle, car moi-même je suis journaliste et je vois cela se passer sous mes yeux.

Je ne parle pas de la liberté de la presse: nul n’ignore qu’être journaliste en RDC relève du parcours de combattant ou encore du chemin de la croix. Chez-nous, on assassine les journalistes; les plus chanceux on les met en prison. Et vous savez, les prisons de chez-nous ce n’est pas comme celles de La Haye. Certes la liberté de la presse existe un peu, mais c’est une de ces libertés surveillées et assises sur un strapontin. Une liberté semblable à celle d’un aigle dans une cage.

Je doute fort que les confrères journalistes occidentaux qui font si bien leur travail le fassent correctement chez-nous s’ils étaient placés dans les conditions qui sont les nôtres au Congo.

Pour commencer, la grande majorité de journalistes congolais n’ont pas signé de contrat de travail avec les organes de presse qui les emploient. Surtout dans les organes de presse privés. Vous avez des journalistes qui vous comptent 5, 6 ans dans une maison de presse sans aucun contrat de travail signé.

Et parce qu’ils n’ont pas de contrat de travail, leur emploi n’est pas du tout sécurisé. Conséquences: on peut révoquer le journaliste n’importe quand, n’importe comment, sans préavis et par n’importe qui. Juste un coup de fil suffit pour te dire: « Monsieur, madame ou mademoiselle, désormais ne mets plus tes sales pieds ici, tu es révoqué ».

Chez-nous, la femme du propriétaire de la chaîne de télévision commande par téléphone. Quand une émission qui passe ne lui plaît pas, elle appelle le chargé des programmes TV et lui dis:  » arrête-moi cette putain d’émission, mets-moi un film nigérian ou le catch américain ». Si vous traînez à lui mettre son film nigérian, elle débarque elle-même à la maison de la radio et vous suspend!

L’autre conséquence de la non- signature des contrats de travail, c’est qu’à la fin du mois, le journaliste n’a pas droit au salaire. Ce qui fait qu’il doit vivre de la mendicité sur les sources d’information. Chez-nous, ce phénomène s’appelle coupage, c’est-à-dire que la source d’information me paie en billets de banque pour que je grossisse, modifie ou dénature l’information en sa faveur. Figurez-vous que sans ce fameux coupage, le journaliste congolais n’existe pas, car il n’a pas de salaire.  L’un d’eux me disait: « cher ami, c’est le coupage qui nous fait vivre; cette voiture et cette belle veste que tu vois, je ne les aurais pas eues autrement! »

C’est ainsi qu’en RDC, vous verrez que presque chaque journaliste est accrédité ou attaché de presse quelque part: attaché de presse d’un député, d’un chef d’entreprise, d’un parti politique, d’une église… Bref, c’est de ces gens-là que le journaliste tire son pain quotidien, au détriment de l’impartialité et du professionnalisme qu’exige son travail.

Une autre chose: la plupart des organes de presse sont eux-mêmes très pauvres, misérables et non viables. Ils poussent comme des champignons à travers le pays. A mon avis, l’Etat congolais est très fautif dans ce secteur: il accorde les autorisations de parution aux journaux et les fréquences aux chaînes de radio et de télévision, sans au préalable vérifier leur viabilité.

C’est ainsi que vous avez en RDC des centaines de chaînes de radio et de télévision qui font la honte du journalisme. Dès que l’on a juste un micro et une batterie, on aménage un container et la radio commence ! Juste un petit mixeur et une caméra du reste pas professionnelle, la télévision commence ! Et on recrute les journalistes. Pourtant, les promoteurs de ces médias n’ont même pas un capital de départ ne serait que pour assurer la maintenance des matériels, comment donc vont-ils payer le personnel ?

Je me demande si certains journalistes méritent de l’être. Je suivais l’un d’eux présenter le journal d’information à la radio: d’abord il a une mauvaise voix, il tousse au micro, il lit mal ses propres papiers, il fait de mauvaises liaisons en français et il se trompe même 10 fois dans un seul papier. Quand il retransmet en direct un match de football au stade et qu’il y a des incidents, lui même participe aussi au jet de projectiles.

Il y a aussi des chaînes de radio créées uniquement pour des besoins électoralistes; une fois que les élections passent, la radio disparaît! Et le personnel est jeté dans la rue. C’est ce genre de radios qui étaient à l’origine des violences pendants les élections de 2011, en donnant des informations non vérifiés sur les urnes, les bulletins de vote, les centres de compilations des résultats, etc.

Mais il faut aussi avouer qu’il existe bel et bien de très bons journalistes et de vrais organes de presse en RDC. Même s’ils ne sont pas nombreux, ils fournissent des efforts pour faire un travail professionnel. Nous les félicitons et les encourageons à persévérer.

2 commentaires

  1. Persévérer, voici le verbe que je retiens en lisant ton billet. Je suis tellement choqué que les mots me manquent…

    Moi même issu d’une formation en journalisme, ce récit ne peut que être un couteau en plein cœur.

    Mais comme tu l’as si bien dit, courage et félicitation à ceux qui sont resté loyales et fidèles au métier: c’est un métier passionnant après tout !

    Bien à toi .

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *